[Article paru dans le Journal de la Mécanisation forestière - N°242 - Mai 2024 ]
Cordiste, alpiniste, arboriste, de nombreux corps de métier ayant en commun le travail en hauteur réclament peu ou prou le même exercice préalable, l’installation des cordes pour grimper en toute sécurité. L’opération, qui demande une grande habileté de lancer, un certain effort et parfois un peu de temps, peut vite s’avérer fastidieuse à répéter trop souvent. Pour faciliter la tâche à tous ces professionnels, l’Équipeur a développé un ingénieux lanceur à air comprimé, le Pop’Khoorn qu’il distribue sous sa propre marque, l’Eekhoorn.
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Direction la Vendée, où Thomas Vittecoq nous a donné rendez-vous pour découvrir ce nouvel outil au look à la fois futuriste et ludique, le Pop’Khoorn, un lanceur de sacs à lancer pour installer les cordes. Nous le retrouvons à la Mfr de La Ferrière où il est formateur et responsable du Cs Arboriste-élagueur. L’établissement possède deux pôles d’enseignement, l’un portant sur le médico-social et l’autre concernant l’entretien du paysage. Ce dernier comprend plusieurs cursus, Ouvrier paysagiste, Technicien jardins et espaces paysagers, Bts Aménagements paysagers et donc le fameux Cs Arboriste-Elagueur. Ce dernier est donc encadré par Thomas et son équipe de formateurs depuis sa mise en place en 2018. Il accueille chaque année deux groupes de 12 apprenants adultes. À 42 ans, Thomas a déjà une belle carrière de grimpeur derrière lui. Titulaire lui-même du Cs d'élagage décroché en 2005, il commence par travailler à son compte pendant 10 ans, en Vendée, mais aussi plus loin. Pris par le démon du voyage, il part sac sur le dos découvrir les arbres de l'hémisphère sud qui le fascinent et trouve régulièrement du travail sur sa route. Il a ainsi exercé son métier de grimpeur quelque temps sur l’île de la Réunion où la végétation luxuriante lui a laissé un souvenir inoubliable. En 2018, lorsque le directeur de la Mfr lui fait part de son projet de monter un Cs arboriste-grimpeur, il saute sur l'occasion pour entamer une nouvelle carrière centrée sur la transmission par la formation, son autre passion. Ce lanceur à air comprimé pour propulser avec précision les sacs à lancer afin de mettre en place les cordes, s'il va bien entendu en apprendre le fonctionnement à ses étudiants, va essentiellement lui servir à un autre projet. Depuis 2019, avec d'autres passionnés d'arbres et de grimpe, il fait partie de l'association Tree Rider qui a pour but de sensibiliser le public à la cause des arbres à travers des animations et des films. « L'arbre est un support pour faire passer les messages de protection de l'environnement », nous explique-t-il. Ensemble, la quinzaine de membres de l'association qui se répartissent partout en France ont monté un projet de reportage en Guyane. Le scénario du futur 52 minutes est déjà prêt. Il s'agira d'arbres qui regardent l'espèce humaine s'agiter, entre les protecteurs et les destructeurs de l’environnement, avec les politiques au milieu qui s’agitent également. Une belle allégorie de la mésentente actuelle et du manque de dialogue qui caractérise ce triumvirat d’acteurs.
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Pour ce projet d'ampleur, l'investissement engagé est conséquent puisqu'il représente environ 100.000 euros. Thomas précise que tout est réalisé en autofinancement, chaque membre ayant investi 3.000 euros de sa poche, le reste venant du fruit des activités de l'association. Concernant l'équipement, la société l'Équipeur a grandement contribué à en fournir la majeure partie, en ce qui concerne le matériel de grimpe tout du moins. Thomas a en effet un contrat d’ambassadeur avec elle. Du matériel cordiste lui est régulièrement fourni afin qu’il le teste et l’éprouve « à fond » pour faire des retours objectifs et constructifs au distributeur. Il l’assiste également de sa présence sur les salons, apportant une caution pro à la présentation commerciale, avec un certain talent, paraît-il. Mais c'est ce fameux lanceur Pop’Khoorn que nous sommes venus voir. Le matériel, conçu spécialement pour lancer avec puissance et précision les poids d'élagage, va s’avérer indispensable pour le projet guyanais de l'association Tree Rider, explique Thomas. Il faudra effectivement que l'équipe installe plusieurs caméras dans les arbres avec des systèmes de tyroliennes pour assurer les travellings, sur des arbres de très grandes hauteurs. Le lancer à la main pouvant difficilement s'imaginer dans ces situations, Thomas a immédiatement pensé au lanceur à air comprimé proposé par son partenaire équipementier. Le principe du matériel, il le connaissait déjà possédant la première version du lanceur qui se dénommait Dtx. Si le concept de la propulsion par air comprimé était déjà acquis, cette première mouture était beaucoup moins aboutie tant au niveau de l'esthétique, ce qui n'est pas un drame en soi, qu'au niveau technique, ce qui est plus embêtant. Thomas estime qu'il manquait même cruellement de précision. C’était la faute essentiellement du système de déclenchement qui se matérialisait sur le Dtx par un levier à pousser. En faisant ce geste explique Thomas, on avait tendance à faire bouger l'ensemble de l'outil ce qui rendait la visée relativement aléatoire. De plus, le Dtx était beaucoup moins puissant et offrait une portée de 36 m seulement, insuffisante, tout du moins pour ce qui concerne le projet guyanais.

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Le lanceur Pop’Khoorn semble relativement simple d'apparence même si, on le verra, sa conception est plus complexe qu’il n’y paraît. L'engin se compose essentiellement de deux parties, un réservoir d'air en aluminium et un canon de lancement en Pvc haute pression. L'avantage de l'emploi de ces matériaux est immédiatement perçu, l'outil bien qu’encombrant est très aisément transportable. À son extrémité, le canon comprend un système de visée et en son centre un support à double poignée qui permet de poser l'outil de manière très stable au sol, pour le recharger par exemple, mais aussi de le rendre utilisable en position de tir aussi bien par un gaucher ou un droitier. À l’extrémité du réservoir se trouve une valve américaine « schrader » par laquelle on viendra le gonfler ainsi qu'un manomètre pour contrôler la pression, et dans sa partie inférieure, le mécanisme déclencheur qui s'apparente tout à fait à une gâchette traditionnelle. Celle-ci comprend d'ailleurs une sécurité qu'il est recommandé de retirer uniquement lorsque l'on va procéder au lancement. Le cylindre d’aluminium faisant également office de crosse, une mousse amortissante se trouve à son extrémité, celle que l'on vient plaquer contre l'épaule, pour éviter que le mouvement de recul n’impacte l'élagueur. L'utilisation n'est pas vraiment complexe non plus. Il faut commencer par remplir le réservoir d'air à la bonne pression. Un schéma indique la pression en Psi à respecter suivant la hauteur ou la longueur de jet que l'on veut effectuer. Le maximum est à 116 Psi, soit 8 bars, ce qui correspond à un lancer d’une hauteur de 65 mètres ou d’une longueur à l'horizontale de 100 m. Pour gonfler le réservoir, on a le choix des armes, soit la pompe à air manuelle soit un petit gonfleur électrique. Nous avons essayé les deux méthodes relativement équivalentes en temps de mise en oeuvre, la seconde étant évidemment un peu plus économe en huile de coude, mais cela ne représente pas grand-chose. En outre, il faudrait prévoir de charger la batterie du compresseur, d'où le choix de Thomas de partir en Guyane plutôt avec la pompe à vélo. Le réservoir rempli à la bonne pression, il suffit d'introduire le sac à lancer dans le canon en Pvc, puis de redresser celui-ci à la verticale afin que le sac retombe au fond. On peut alors retirer la sécurité, et procéder au tir. Le port de protections auditives reste recommandé par le constructeur, même si le niveau de bruit n’a rien à voir avec une détonation d’arme à feu, donc point de risque d’effrayer le voisinage non plus. Pour tirer en hauteur, il faut bien entendu viser vers le haut, pour un tir en longueur à l’horizontale, et afin que la distance indiquée en fonction de la pression de gonflage soit bien respectée, il faut orienter le canon selon un angle d'environ 45° par rapport au sol. Dans tous les cas, le constructeur préconise l'emploi de sacs à lancer de 135 g, un Petzl en l'occurrence avec lequel ont été calculées les distances. Le sac retombe bien entendu au sol en entourant une branche et il suffit alors de tirer la cordelette pour monter la corde de manière tout à fait traditionnelle.

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Thomas, qui découvre le matériel en même temps que nous, est tout sourire. Surtout impressionné du chemin parcouru depuis le premier Dtx qu’il nous a remonté de la cave afin que nous puissions en juger par nous-mêmes. Effectivement cela n'a rien à voir. Le Pop’Khoorn, bien plus puissant est aussi deux fois plus léger. Un réservoir en aluminium de 3 litres a remplacé très avantageusement celui du Dtx en acier beaucoup plus lourd et pourtant trois fois moins grand. L'aspect général est aussi beaucoup mieux fini si bien que l'on a l'impression de se trouver en face d'un produit manufacturé en grande série. Il n'en est pourtant rien, explique Yves Decrand, gérant et fondateur de l'Équipeur. Lui-même dirige une entreprise de cordistes depuis 1995 et a créé l'Équipeur en 2009 avec un concept de distribution de matériels et d'équipements de protection centré sur le travail en hauteur. À l'époque, c'était encore inédit et les marques l'ont suivi ce qui a permis à l'entreprise de se développer. Aujourd'hui l'Équipeur dispose de deux grands showrooms à Pierre-Bénite en région lyonnaise et à Bordeaux, avec une belle place réservée à l’élagage qui représente un tiers de l'activité de l'entreprise. L’histoire du Pop’Khoorn remonte à 2019, alors que Yves Decrand avait sourcé le Dtx aux États-Unis. Puis il l'avait importé, faithomologuer et valider par l’Apave car il s'agit d'un appareil sous pression. Quelques années plus tard, Yves est reparti d'une feuille blanche pour créer son propre lanceur, le Pop’Khoorn. Son grand apport concerne essentiellement le déclencheur, un système de gâchette à dépression où le piston est équilibré entre la chambre et la sortie. La dépressurisation se fait d'un seul coup pour faire reculer le piston et envoyer la puissance nécessaire. Une partie très technique qui a été assez difficile à mettre au point, explique son concepteur. Le Pop’Khoorn est bien entendu commercialisé par l’Équipeur, au prix plutôt contenu de 489 euros Ht. Pour y parvenir, Yves a dû se résoudre à faire fabriquer le fût, la pièce la plus chère, en Chine, les devis qui lui avaient été proposés en France auraient malheureusement induit un prix de vente beaucoup plus élevé. Un kit complet comprenant le lanceur, un poids Petzl, une bobine de cordelette en dyneema de la même marque et un gonfleur manuel ou électrique est également proposé à 665 euros Ht. En termes d’application, la seule limite semble relever de l’imagination. Cordistes, opérateurs sur pylônes, couvreurs, secouristes, élagueurs, pêcheurs ou sportifs, plusieurs corps de métier ont trouvé à l’utiliser. De manière générale, le lanceur peut concerner la sécurisation de toutes les opérations en hauteur qui démarrent du sol, résume son concepteur. Pour la forêt, outre le fait de câbler les arbres en hauteur, on peut aussi penser à des applications pour envoyer un câble de l’autre côté d’un cours d’eau, voire d’un fleuve puisque la portée horizontale est de 100 m. D’autres idées de champs d’application germeront sûrement dans l’esprit de nos lecteurs arboristes concernant cet outil qui n’a pas son équivalent et qui n’a rien non plus d’un gadget.

Vincent Nathan